
Abdallah ag Khabti, « Bouclier Saharien » 2026
Abdallah ag Khabti, Abdallah fils de Khabti, est un Touareg du Hoggar, territoire presque aussi grand que la France et comprenant plusieurs territoires tribaux aux frontières bien définies. La tribu d’Abdallah est celle des Dag Rali, à l’ouest d’une ligne allant du sud de Tamanrasset au nord de l’Assekrem. À l’est de cette ligne se situe la tribu des Adjouh n’Tehlé à laquelle appartient sa mère. Abdallah a donc, si on peut dire, deux nationalités tribales et la faculté de parcourir et de connaitre deux grands territoires du Hoggar.
Abdallah en 1981
Abdallah ag Khabti a maintenant 80 ans. Nous l’avons connu en 1970, alors qu’il avait 24 ans et revenait du Niger où il était allé échanger le sel de l’Amadror contre du mil, sa nourriture fondamentale à l’époque. Une des dernières caravanes commerciales de sa tribu. Il était nomade et l’est encore.
Dans les hauteurs du Hoggar pour capter le « risou »
Abdallah ag Khabti nous téléphone de temps en temps. Pour ce faire, il laisse ses chèvres et ses quelques chamelles dans un repli d’oued riche d’un peu de pâturage. Il grimpe sur un petit sommet de l’Atakor où il sait trouver du risou (le réseau !). Et nous, quand il nous parle, nous entendons le vent sur les montagnes du Hoggar.
Première traversée du Sahara en automobile (1922-1923)
Nous avons donc annoncé à Abdallah qu’on lui offrait le Bouclier Saharien.
- On me donne un bouclier ? Mais pour quoi faire ?
Nous avons d’abord dû lui expliquer qui nous sommes, nous, les Sahariens, tous amoureux du désert, arpenteurs de pistes chamelières et curieux de la vie qui est la sienne. Nous avons dû ensuite lui dire ce qu’est le Bouclier Saharien car, pour Abdallah, un bouclier ne servait autrefois qu’à parer les coups de takouba, l’épée, ou d’ahlar, la lance. Pas facile de lui expliquer que ce bouclier est le symbole d’un grand remerciement car nous ignorons comment symbole se dit en tamahaq. Nous n’avons pas réussi à trouver le mot dans le dictionnaire du père de Foucauld !
Abdallah en selle (2010)
Nous avons donc expliqué à Abdallah que ce bouclier, cet arrer, est le cadeau que nous tous, les Sahariens, lui faisons pour le remercier de tout ce qu’il a montré, expliqué, transmis, donné à des milliers de voyageurs, sans même s’en rendre compte, avec simplicité et gentillesse. Nous lui avons dit qu’il avait été un magnifique passeur entre le Sahara et nous, un lien constant entre les vrais Sahariens dont il fait partie et nous, qui nous dénommons Sahariens par amour du Sahara.
Abdallah et Jean-Louis (2012)
On dit des Bernezat qu’ils ont fait de grandes et belles choses, réouvert de vieilles pistes, découvert des lieux inexplorés, traversé des massifs, exploré des tassilis et des éguédés, écrit des livres. Sans Abdallah, ces choses n’auraient pas été si grandes ni si belles.
Abdallah en 2011
Dans son Hoggar natif, les Touaregs ne doivent pas dévoiler aux étrangers les secrets de leur pays, tels que les cachettes utiles pour se mettre à l’abri de l’ennemi, les raccourcis de piste, les points d’eau si importants à leur survie, les fonds d’oued et les plaines cachées où les chameaux pâtureront tout à loisir. Pourtant, malgré les reproches que lui firent les Anciens de sa tribu, Abdallah transgressa cet interdit pour nous faire plaisir.
Abdallah en Amadror
Abadallah a toujours été vif de curiosité, toujours prêt à aller plus loin pour apprendre autre chose. Pour lui, voyager était une découverte, changer de territoire un risque qu’il acceptait. Il lui arrivait de douter. Imaginant se tromper, avait à la fois peur et envie de reculer. En 1974, il nous suivit dans l’ascension du mont Blanc, chèche en tête. Pour cacher son angoisse, nous avoua-t-il beaucoup plus tard.
Abdallah au sommet du mont Blanc (1974)
Abdallah ag Khabti a été un grand guide. Un bon guide n’est pas forcément celui qui connait toutes les pistes par cœur. Un bon guide n’est souvent jamais allé là où il va. Il y va parce qu’il a questionné et écouté ceux qui y sont allés, retenu la description d’une montagne et l’orientation d’un oued, le nombre de jours pour traverser une ténéré, les détails pour trouver l’emplacement d’un certain point d’eau. Les Touaregs disent qu’avant de partir et sans jamais l’avoir fait, un bon guide a l’itinéraire dans sa tête. Un bon guide est celui qui mène ses compagnons caravaniers au bon endroit.
Abdallah et Jean-Louis (1985)
Un seul exemple : une idée de Jean-Louis, la traversée à chameaux de Tamanrasset à Djanet en 1974, voilà plus de 50 ans, à une époque où on ignorait le téléphone et le GPS. Dans tout le Hoggar, les Anciens traitèrent le projet de fou, même Khabti, le père d’Abdallah pourtant grand guide caravanier et qui était allé une fois à Djanet, justement ! 700 bornes avec un groupe de 15 touristes épris de désert ! 700 bornes avec trente chameaux dans l’inconnu des pâturages et des points d’eau ! 700 bornes à l’aide de cartes couvertes d’immenses blancs mystérieux, territoires de tribus touarègues autrefois ennemies héréditaires !
Sommet Ilaman, Hoggar: Abdallah, Odette et Jean-Louis (1976)
Dans tout le Hoggar, personne chez les guides touaregs n’était partant, sauf Abdallah ag Khabti résolu à nous suivre malgré les objections des Anciens. Il parvint à convaincre quatre de nos guides, Uksem, Moussa, Akoulan et Atankawes, qui firent confiance à Abdallah car, pour eux, il était un guide irréprochable, possédant une mémoire infaillible et une excellente interprétation du terrain. Aucun n’était déjà allé jusqu’à Djanet, à part Atankawes, alors trop jeune pour s’en souvenir. Bel exemple de détermination et de confiance, non ? Jean-Louis, ses cartes à moitié vierges sous le bras, et Abdallah, son itinéraire en pointillé dans la tête, prirent le départ et arrivèrent où il faut. Ce fut ainsi pour tous les voyages d’envergure, les traversées inédites et les explorations qui suivirent, jusqu’au moindre détail de piste. Abdallah ag Khabti répondait toujours présent. Il osa même s’expatrier en Mauritanie pour découvrir l’Adrar et le Tegant !
Quand nous avons fini de lui expliquer le pourquoi du Bouclier Saharien, Abdallah ag Khabti nous a simplement dit :
– Mais moi aussi, avec vous, touristes sahariens, j’ai eu du plaisir à sortir de mon territoire et vous m’avez appris beaucoup.
Abdallah au bivouac avec Odette et Jean-Louis
Tanemert ! Merci !
Odette et Jean-Louis Bernezat, juillet 2026
